Photo © Andréa Picquadio
Le pari irlandais : payer les artistes pour qu’ils créent.
En 2022, l’Irlande a fait quelque chose d’assez rare en politique culturelle : elle a décidé de faire confiance aux artistes. Pas de dossier à rendre, pas d’œuvre à livrer, pas de résultat à justifier. Le programme s’appelait le Basic Income for the Arts, le BIA. Il vient de devenir permanent. Et les résultats méritent qu’on s’y arrête — non pas pour s’enthousiasmer naïvement, mais pour regarder les données en face.
L’idée n’est pas née de nulle part. Plusieurs pays avaient déjà tenté l’expérience d’un revenu de base — la Finlande entre 2017 et 2018 pour une population au chômage, l’Allemagne pour la population générale via le projet citoyen Mein Grundeinkommen, ou des programmes locaux aux États-Unis à Stockton, San Francisco ou New York spécifiquement pour des artistes. Dans tous les cas, les premiers effets documentés étaient positifs. Dans tous les cas, l’expérience s’est arrêtée là. Si l’Irlande n’est donc pas la première à avoir tenté l’expérience, elle est la première à l’avoir poussée sérieusement et à l’avoir inscrite durablement dans sa politique culturelle.
Le Basic Income for the Arts : de quoi parle-t-on exactement ?
Le Basic Income for the Arts a été lancé au printemps 2022. Sur plus de 8 200 candidatures éligibles, 2 000 artistes ont été sélectionnés par tirage au sort — musiciens, écrivains, danseurs, artistes visuels, cinéastes, circassiens — pour recevoir environ 1 410 euros par mois (325 euros par semaine), sans condition de production ni de résultat à justifier. Le programme, initialement prévu jusqu’en août 2025, a été prolongé de six mois et s’est achevé en février 2026.
Ce qui distingue ce programme de la plupart des expérimentations similaires dans le monde, c’est la rigueur du protocole qui l’accompagnait. Le BIA a été conçu comme un essai contrôlé randomisé — le premier de cette ampleur jamais conduit par le gouvernement irlandais. Les 2 000 bénéficiaires étaient suivis et comparés à un groupe de contrôle de 997 artistes non bénéficiaires, interrogés tous les six mois sur les mêmes indicateurs : temps consacré à la pratique artistique, revenus générés, niveau de privation matérielle, santé mentale, participation à la vie sociale et culturelle. C’est cette architecture scientifique qui rend les résultats exploitables — et difficiles à contester.
Catherine Martin, ancienne professeure de musique et ministre irlandaise de la Culture de 2020 à 2025 (Parti Vert), est la principale artisane du Basic Income for the Arts. Photo WFT Ireland.
Un revenu minimal pour les artistes : coût supplémentaire, ou source d’économies ?
La première question que tout le monde se pose est celle du coût. Le coût fiscal net réel du programme pilote sur l’ensemble de la période 2021–2025 a été estimé par un cabinet indépendant à 71,8 millions d’euros. C’est la somme qui reste une fois déduits les impôts payés par les bénéficiaires et la réduction des autres aides sociales qu’ils ont cessé de percevoir. En effet, les artistes bénéficiaires et dont la situation financière s’est améliorée, ont eu moins recours aux aides sociales — 100 euros de moins par mois en allocations en moyenne, et ont eu 38 % de risque en moins de toucher des indemnités chômage.
Mais le programme a également généré de grandes sources d’économies et de revenus pour la collectivité. En effet, de meilleurs conditions de revenu ont permis aux artistes de créér plus, engendrant une hausse de 500 euros de revenus artistiques par mois, et donc des recettes fiscales supplémentaires pour l’état.
De plus, des artistes qui créent davantage exposent plus, donnent plus de concerts, vendent plus d’œuvres — et l’activité économique supplémentaire ainsi générée est estimée à près de 17 millions d’euros.
Enfin, des artistes moins stressés et bénéficiants de meilleurs conditions de vie consultent moins, et engendrent moins de frais de santé. Et les économies de santé ont été calculées à environ 80 millions d’euros pour la collectivité.
Au total, si le programme a coûté 72 millions d’euros au bénéfice des artistes, il a donc permis des économies et gains supplémentaires de 100 millions d’euro environ pour l’état. Ainsi, 1 euro dépensé pour permettre aux artistes d’avoir un revenu minimal a rapporté 1,39 euro à la collectivité !
Quels impacts sur la création artistique ?
En octobre 2024, soit deux ans après le lancement, les bénéficiaires consacraient en moyenne 24 heures par semaine à leur pratique artistique, tandis que les artistes du groupe de contrôle, ne bénéficiant pas du dispositif, ne pouvaient y consacrer que 19 heures. Cinq heures de plus par semaine, soit l’équivalent de plusieurs semaines de création supplémentaires chaque année. Ce temps retrouvé s’est traduit dans les faits : le programme a contribué à la création de 40 % d’œuvres irlandaises supplémentaires au sein du groupe bénéficiaire.
Le maintien dans le secteur, lui, est frappant. La proportion d’artistes du groupe de contrôle n’ayant pas travaillé dans les arts au cours des six derniers mois est passée de 6 % en 2022 à 13,5 % en 2024. Chez les bénéficiaires ? Elle n’a pas bougé — stable entre 4 % et 5,5 % sur toute la période. Sans ce soutien, des artistes quittent leur pratique. Pas par manque de talent ou de volonté. Mais parce qu’ils n’ont tout simplement plus les moyens de tenir.
Le quotidien des artistes est loin de ce que le grand public imagine. L’énergie et le temps consacré aux dossiers administratifs et aux recherches de financements ou aux emplois dits alimentaires est non négligeable. Photo © Guillaume Gosse Legrand
Une réelle amélioration de la qualité de vie des artistes, mais toujours en deçà de leurs concitoyens.
Au début du pilote, plus de 56 % des bénéficiaires se trouvaient en situation de privation forcée — incapables de se payer deux biens essentiels ou plus. Deux ans plus tard, ce taux était descendu à 30 %. Le recul est réel. Mais il faut le mettre en regard du taux de privation forcée dans la population générale irlandaise en 2024, qui est de l’ordre de 16%. Les artistes bénéficiaires, bien que voyant leur situation s’améliorée, restaient donc deux fois plus exposés à la précarité matérielle que le reste de leurs concitoyens.
L’impact sur la santé mentale des artistes est lui aussi remarquable. Dans le groupe contrôle, les artistes déclarent être 75% à avoir ressenti des états dépressifs ou un abattement au cours du mois précédent. Les artistes bénéficiaires du dispositif ne sont plus que 54% dans ce cas. C’est encore beaucoup, mais le gain est considérable, y compris sur les économies de santé comme nous l’avons déjà vu.
Un bénéficiaire anonyme cité dans les rapports gouvernementaux résume sa situation : « Auparavant, mon revenu variable entraînait des périodes de dépression et de pauvreté. Avoir un revenu régulier a minimisé ces moments. » Et Peter Power, compositeur et membre de la National Campaign for the Arts déclarait en février 2026 : « Le programme était un test grandeur nature de ce qui se passe quand on offre de la stabilité au lieu de la précarité. Les artistes bénéficiaires ont passé plus de temps à créer et moins de temps piégés dans des emplois sans rapport avec leur art juste pour survivre. »
Et maintenant ?
L’Irlande est aujourd’hui le premier pays au monde à rendre permanent un programme de revenu de base sectoriel pour les artistes. La décision, actée dans le Budget 2026 avec une enveloppe de 18,27 millions d’euros, a recueilli un soutien de 97 % lors d’une enquête publique organisée par le gouvernement.
Il faut ici lever une ambiguïté que le mot « permanent » peut créer. Ce qui est désormais permanent, c’est le dispositif lui-même — inscrit dans les budgets de l’État irlandais sans date de fin prévue, contrairement à la quasi-totalité des expérimentations de revenu de base dans le monde, qui ont toutes été abandonnées à l’issue de leur phase pilote. Ce qui dure trois ans, en revanche, c’est le soutien accordé à chaque artiste individuellement. Le programme fonctionne par cycles de trois ans sur six : un artiste sélectionné pour la période 2026–2029 ne sera pas éligible au cycle suivant, mais pourra se représenter au cycle d’après. Les candidatures ont été ouvertes du 15 avril au 12 mai 2026 ; les paiements, prévus avant la fin 2026, seront rétroactifs à septembre 2026.
Ce succès politique n’efface pas les débats. Près de la moitié des Irlandais ayant répondu à la consultation souhaitaient que les bénéficiaires soient choisis selon leurs besoins économiques — et non par tirage au sort. Des critiques ont aussi pointé que la nouvelle version du programme semblerait favoriser les artistes déjà établis, rendant l’accès plus difficile pour les créateurs en situation de fragilité ou de handicap. Et si le programme réduit la précarité, il ne l’éradique pas : les artistes irlandais — même bénéficiaires — restent structurellement plus pauvres que le reste de la population.
L’Irlande et ses artistes : une double protection contre la précarité.
Pour comprendre pleinement le BIA, il faut le replacer dans un contexte fiscal qui n’a pas d’équivalent en France. Depuis les années 1960, l’Irlande dispose d’un dispositif unique en Europe : les revenus tirés de la vente d’œuvres reconnues comme originales et ayant une valeur culturelle — livres, compositions musicales, peintures, sculptures, pièces de théâtre — sont exonérés d’impôt sur le revenu, jusqu’à un plafond de 50 000 € par an. Concrètement, un écrivain ou un peintre irlandais qui gagne 40 000 € de la vente de ses œuvres ne paie pas d’impôt sur le revenu sur cette somme. Au-delà de 50 000 €, les revenus sont imposés normalement.
Cette exonération n’est cependant pas totale. Elle ne s’applique qu’à l’impôt sur le revenu — les artistes irlandais restent redevables de la PRSI (les cotisations sociales) et de l’USC, une contribution sociale spécifique au système irlandais. Et le BIA lui-même n’entre pas dans ce cadre : il est traité comme un revenu d’indépendant, donc imposable selon la situation de chaque bénéficiaire.
Ce double filet — exonération fiscale sur les revenus artistiques d’un côté, revenu de base garanti de l’autre — dessine un modèle de soutien aux artistes qui n’a tout simplement pas d’équivalent ailleurs.
Et la France, dans tout ça ?
L’Irlande est un petit pays, et son secteur artistique est à l’échelle. Les 72 millions d’euros engagés sur trois ans représentent une somme que la France dépense en quelques jours dans son budget culturel global. Dire que c’est directement transposable serait inexact.
La France compte près de 370 000 artistes-auteurs affiliés au régime de la Sécurité sociale des artistes auteurs. Leur situation est structurellement précaire : selon l’Observatoire des revenus et de l’activité des artistes-auteurs, 75 % d’entre eux gagnent moins de 10 000 euros par an de leurs activités artistiques, et l’assiette moyenne de revenus a reculé de 8 084 euros en 2020 à 7 000 euros en 2023.
En France, les artistes se mobilisent régulièrement pour défendre leurs conditions de création. La question de la continuité de leurs revenus reste sans réponse législative à ce jour. Photo pour illustration © Patrick Janicek
Une proposition de loi visant à créer un revenu de remplacement pour les artistes-auteurs pendant les périodes de création — sur le modèle de l’assurance chômage des intermittents du spectacle — a été déposée au Sénat fin 2025 et rejetée le 18 décembre, par 206 voix contre 116…
Pourtant ce que le programme irlandais démontre — avec rigueur, avec des données, avec un groupe de contrôle — c’est que soutenir les artistes de façon inconditionnelle ne les rend pas oisifs. Ça les rend plus productifs. Plus stables. Moins malades. Et cela coûte moins cher que ce qu’on imagine, une fois comptabilisé ce que la précarité artistique coûte elle-même à la société en aides sociales, en soins, en œuvres non créées, en publics non formés.
La question n’est donc pas de savoir si la France peut se permettre de soutenir ses artistes. C’est de savoir si elle peut se permettre de ne pas le faire.
Pourquoi cet article par Opale Art ?
Suivre les politiques culturelles qui affectent les conditions de création, c’est pour nous une façon d’être fidèles à notre mission : faire connaître l’art contemporain au plus grand nombre, accompagner les artistes à chaque étape de leur parcours, et défendre l’idée que la création artistique a une valeur réelle — sociale, économique, humaine — qui mérite d’être soutenue et documentée.
Cet article est l’occasion pour nous d’officialiser le lancement de l’Observatoire Opale Art — un espace pour rendre compte, avec rigueur et régularité, de la vie du secteur de l’art contemporain : conditions de création, parcours des artistes, comportements et attentes des amateurs d’art.
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