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Photo © cottonbro

Les écoles supérieures d’art et de design forment chaque année des milliers d’étudiants aux arts visuels et au design. Le modèle continue d’attirer. Pourtant, une partie de ce réseau public traverse une crise financière et structurelle profonde. Les écoles territoriales, qui dépendent pour l’essentiel des collectivités locales, sont les plus exposées. Plusieurs ont fermé, de Perpignan à Valenciennes. D’autres ont dû supprimer des postes ou des formations, et celle de Dunkerque-Tourcoing vit aujourd’hui sous la menace. Quant à la réforme annoncée par le ministère de la Culture en mars 2024, elle se fait toujours attendre. Nous avons consulté les documents budgétaires, les rapports parlementaires et les données du ministère. Le constat dépasse largement quelques cas isolés.

Les écoles d’art attirent toujours les étudiants.

Le réseau des écoles supérieures d’art n’est pas en voie de disparition du côté de ses étudiants. Selon les Chiffres clés 2025 du ministère de la Culture, 44 établissements d’arts plastiques accueillaient 11 400 étudiants en 2023-2024, soit 31 % de l’ensemble des étudiants de l’enseignement supérieur relevant du ministère. Ils délivrent le Diplôme national d’art, au grade de licence, puis le Diplôme national supérieur d’expression plastique, au grade de master. Le réseau réunit dix écoles nationales et trente-quatre écoles territoriales ou associatives.

Ces écoles accueillent un public largement féminin : 70 % d’étudiantes en 2022-2023. Dans les galeries, la proportion s’inverse : parmi les artistes représentés en 2024 par les membres du Comité professionnel des galeries d’art, 38 % seulement sont des femmes. Le public des écoles est aussi socialement diversifié : dans les écoles territoriales, près de 40 % des étudiants sont boursiers, selon le ministère. Loin d’un système réservé à une poignée d’étudiants favorisés, c’est un réseau ouvert, présent dans de nombreuses villes moyennes.

C’est précisément ce qui rend sa situation actuelle préoccupante.

→ Pour aller plus loin : Femmes artistes dans l’art contemporain : état des lieux et freins identifiés en France

Écoles nationales et écoles territoriales : un même diplôme, deux modèles de financement.

Pour comprendre les difficultés actuelles, il faut distinguer deux types d’établissements. Les écoles nationales sont financées directement par l’État. Les 33 écoles territoriales publiques sont portées par les collectivités, le plus souvent sous la forme d’un établissement public de coopération culturelle. Cette organisation est ancienne : elle a permis de maintenir des écoles d’art dans de nombreuses villes, parfois depuis plus de deux siècles. L’école de Dunkerque a été fondée en 1769, celle de Valenciennes en 1782.

Mais elle crée aujourd’hui une fragilité particulière. Selon l’avis budgétaire de l’Assemblée nationale sur le projet de loi de finances 2026, l’État a consacré 24 millions d’euros aux écoles territoriales en 2024, dont un peu plus de 20 millions pour leur fonctionnement courant. Le projet de budget 2026 en prévoit 17 millions. Les collectivités, elles, apportent environ 120 millions d’euros, dont 93 % viennent des communes et des intercommunalités. L’État ne représente ainsi que 14 % du financement de ces établissements.

Pour un étudiant, le diplôme est le même. Pour l’école qui le délivre, les moyens ne le sont pas.

Ce déséquilibre signifie qu’une décision prise par une commune ou une métropole peut suffire à menacer l’existence d’une école. Or les collectivités traversent elles-mêmes une période de fortes contraintes. Selon le Baromètre 2026 de l’Observatoire des politiques culturelles, 37 % des collectivités et intercommunalités ont réduit leurs crédits culturels cette année. En 2023, le rapport commandé par le ministère à Pierre Oudart avait déjà identifié cette fragilité. Il appelait à clarifier les responsabilités de l’État et des collectivités, et à « objectiver l’apport financier de l’État pour le rendre plus équitable ». Trois ans plus tard, le diagnostic reste entier.

La France n’est pas seule à faire ces arbitrages. Au Royaume-Uni, l’Office for Students a supprimé pour l’année 2026-2027 la part de sa subvention stratégique réservée aux arts créatifs et du spectacle. La University for the Creative Arts perd ainsi la moitié de cette dotation. La décision contraste avec la stratégie industrielle publiée par le gouvernement britannique en 2025, qui faisait des industries créatives un secteur prioritaire. Des deux côtés de la Manche, la reconnaissance affichée de la création ne se traduit pas dans le financement des écoles qui la forment.

Des fermetures bien réelles, des difficultés dans toutes les régions.

La situation n’a rien de théorique. À Valenciennes, la subvention de la municipalité et de la métropole est passée de 1,4 million d’euros à 350 000 euros en dix ans. En 2022, l’école accusait un déficit de 300 000 euros et se retirait de Parcoursup. L’année suivante, elle perdait son accréditation. « L’un des critères porte sur la solidité financière », expliquait alors son directeur, Stéphane Dwernicki. Les derniers diplômes ont été délivrés en juin 2025. Au Sénat, en novembre 2025, la sénatrice Sylvie Robert rappelait que Rueil-Malmaison et Perpignan avaient connu le même sort. À Chalon-sur-Saône, l’école n’a plus recruté en premier cycle à la rentrée 2024, faute d’accréditation.

Moins d’un an après Valenciennes, c’est l’École supérieure d’art de Dunkerque-Tourcoing qui s’inquiète. Née en 2011 de la fusion des écoles de Dunkerque et de Tourcoing, elle accueille près de 300 étudiants. Selon l’école, c’est la seule de la région à proposer un cursus complet orienté vers la création artistique contemporaine. Depuis quinze ans, la Ville de Dunkerque lui versait 604 000 euros par an. En 2026, le maire, Patrice Vergriete, a ramené cette subvention à 350 000 euros. Il invoque une baisse de 7 % des recettes de fonctionnement de la commune liée à la loi de finances. Un représentant du personnel de l’école nous indique rester dans l’incertitude quant à une potentielle compensation par l’État d’une partie de cette somme.

La municipalité rappelle que l’enseignement supérieur ne relève pas de ses compétences et appelle l’État à prendre ses responsabilités. « Si cette école ferme, il ne restera plus d’école d’art généraliste dans la région Hauts-de-France », résumait en avril sur France Culture Jean-Baptiste Carobolante, enseignant de l’établissement et représentant syndical.

Ailleurs, les écoles restent ouvertes mais se contractent. En 2025, L’Etudiant recensait des difficultés dans plusieurs régions. À Lyon, le désengagement de la Région a contraint l’École nationale supérieure des beaux-arts à suspendre son master de design graphique et à supprimer au moins trois postes d’enseignants. À Saint-Étienne, la découverte d’un déficit de 1,4 million d’euros à la Cité du design, qui porte l’école d’art et de design, a entraîné des suppressions de postes. L’école TALM, qui réunit Angers, Le Mans et Tours, affichait un déficit de 235 000 euros en 2024 et augmente ses frais d’inscription. En Bretagne, l’EESAB a gelé neuf postes depuis 2022, dont cinq d’enseignants.

Ces fermetures et ces coupes ne se mesurent pas seulement en nombre d’étudiants. Une école supérieure d’art est aussi un ensemble d’ateliers, une bibliothèque, un espace d’exposition, un lieu de recherche et un réseau professionnel. Dans une ville moyenne, elle est souvent la principale porte d’entrée vers les métiers de la création. Sa disparition produit un effet paradoxal : une économie immédiate pour la collectivité, mais une perte durable pour le territoire.

Des coûts qui augmentent, des réserves qui s’épuisent.

Les écoles doivent absorber des charges qui ne baissent pas avec leurs subventions. Le personnel représente l’essentiel de leurs dépenses. S’y ajoutent l’inflation, l’énergie, l’entretien de bâtiments souvent anciens et le renouvellement d’équipements coûteux. Le Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (Hcéres), qui a évalué dix-sept écoles d’art entre 2022 et 2025, décrit par exemple à Dunkerque-Tourcoing des bâtiments « dans un état de vétusté important, rendant les conditions d’étude et la sécurité insatisfaisante ».

Dans le même temps, les écoles doivent répondre aux exigences de l’enseignement supérieur : recherche, internationalisation, professionnalisation, partenariats universitaires. On leur demande de faire davantage avec des budgets qui progressent moins vite que leurs charges. L’Association nationale des écoles supérieures d’art (ANdÉA) a ainsi indiqué au Sénat que la plupart des écoles avaient consommé tout ou partie de leur fonds de roulement. La commission de la culture du Sénat qualifie leur situation financière de « très critique ».

Le fonds de roulement est une réserve de sécurité, pas un budget de fonctionnement. Lorsqu’une école l’utilise pour boucler son année, c’est qu’elle ne dispose plus de recettes suffisantes pour fonctionner durablement.

Former des artistes pour un secteur fragile : le paradoxe des écoles d’art.

Il existe ici un paradoxe. Les écoles d’art remplissent leur mission : elles attirent, forment et délivrent des diplômes reconnus dans le cadre européen licence-master-doctorat. Mais leurs diplômés entrent sur un marché du travail particulièrement fragile. Selon l’enquête du ministère de la Culture portant sur les diplômés de 2020, 76 % des diplômés en arts plastiques accèdent à un premier emploi en moins d’un an, contre 92 % pour ceux du spectacle vivant ou de l’architecture. Trois ans après leur diplôme, 53 % gagnent moins de 15 000 euros nets par an, et plus de la moitié exercent plusieurs activités.

Cela ne signifie pas que les écoles préparent mal leurs étudiants. Cela signifie que la formation artistique débouche sur un secteur où l’activité est structurellement peu rémunératrice et souvent discontinue. Selon le ministère de la Culture, 67 % des artistes-auteurs perçoivent au moins un autre revenu d’activité en plus de leur revenu artistique. La question de l’avenir des écoles ne peut donc pas être séparée de celle de l’avenir professionnel des artistes et des designers qu’elles forment.

→ Pour aller plus loin : Revenu de base pour les artistes : données, résultats et leçons pour la France

Le ministère en a pris conscience. En juillet 2025, un rapport de l’Inspection générale des affaires culturelles sur l’insertion professionnelle des jeunes diplômés recommandait d’en faire un pilier de l’enseignement supérieur Culture, au même titre que l’enseignement et la recherche. Il constatait qu’à peine 13 % des diplômés bénéficiaient des dispositifs d’accompagnement existants. Mais la professionnalisation ne peut pas résoudre seule une difficulté structurelle. Former davantage d’artistes ne crée pas mécaniquement davantage de revenus artistiques.

Photo © Kevin Grieve

Et les étudiants dans tout cela ?

Les difficultés des établissements ont des conséquences très concrètes pour les étudiants. En juin 2025, le ministère de la Culture a décidé de prendre en charge les droits d’inscription des étudiants boursiers des écoles territoriales, à hauteur de 458 euros par an, à condition que les écoles leur accordent la gratuité. La mesure répondait à une inégalité réelle : contrairement à leurs camarades des écoles nationales, ces étudiants n’étaient pas tous exonérés. Elle concerne plus de 3 000 étudiants, et sa compensation a été intégrée à la dotation 2026. Certaines écoles signalent toutefois un reste à charge.

La mesure est bienvenue, mais elle ne règle pas la question du financement des établissements. Un étudiant peut ne plus payer ses droits d’inscription et continuer d’étudier dans une école dont les ateliers, les enseignants et les bâtiments doivent toujours être financés. Lorsqu’une école ferme, la vocation de ses futurs étudiants ne disparaît pas : ils doivent partir plus loin, ce qui a un coût. Avec près de quatre boursiers sur dix, ce coût n’est pas neutre.

Les écoles privées ne constituent pas un recours sûr. Depuis le début de l’année 2026, les dépôts de bilan s’y enchaînent, de l’École d’art de Montreuil en février à l’Académie des arts appliqués de Dijon, fermée en avril. Plusieurs de ses professeurs affirmaient ne plus être payés depuis janvier.

L’accès aux études d’art se joue d’ailleurs bien avant l’enseignement supérieur. Selon la Cour des comptes, un élève sur deux seulement a bénéficié d’au moins une action d’éducation artistique et culturelle lors de la dernière année scolaire observée. Au lycée, l’écart atteint quinze points entre la voie générale et technologique et la voie professionnelle. Une vocation artistique naît plus difficilement quand la rencontre avec l’art n’a jamais eu lieu.

→ Pour aller plus loin : Éducation culturelle et art contemporain à l’école : un constat alarmant

Une réforme annoncée en 2024 et toujours attendue malgré quelques actions.

Le ministère de la Culture a reconnu la nécessité d’une réforme. Après le rapport Oudart, un « plan global » pour les écoles territoriales a été annoncé en mars 2024. Une mission d’inspection devait être menée la même année pour objectiver la situation financière des écoles, analyser leur modèle économique et proposer des pistes durables. Elle a finalement été confiée à l’Inspection générale des affaires culturelles (IGAC) et à l’Inspection générale de l’éducation, du sport et de la recherche (IGÉSR), et n’a été lancée qu’à l’été 2025, pour un rendu attendu début 2026. En novembre 2025, la commission de la culture du Sénat constatait que le plan « se fait toujours attendre ». À la date de rédaction de cet article, nous n’avons trouvé aucune publication des conclusions de cette mission.

Entre-temps, le ministère a écarté la demande sénatoriale d’une enveloppe supplémentaire de 4,5 millions d’euros. Il estime qu’il ne faut « ni mettre en œuvre une stratégie générique qui méconnaîtrait le détail des situations ni se contenter d’apporter des réponses en urgence ». Il met en avant ses mesures ciblées et la cartographie de l’offre de formation qu’il a engagée.

L’état a mis en place quelques actions : lancement d’une cartographie de l’offre d’enseignement et prise en charge des droits d’inscriptions des étudiants boursiers des écoles territoriales. Mais la réforme de fond nécessaire n’est toujours pas au rendez-vous.

Car le problème dépasse le montant d’une subvention. Les écoles sont devenues de véritables établissements d’enseignement supérieur, avec leur recherche, leurs évaluations et leurs partenariats internationaux, alors que leur financement est resté essentiellement local. Reste alors une question politique : l’enseignement supérieur artistique est-il un service public national ou une compétence culturelle territoriale ? Aujourd’hui, il est un peu des deux. Et c’est précisément cette ambiguïté qui rend son financement si fragile.

Pendant ce temps, les écoles puisent dans leurs réserves, les collectivités réduisent leur participation et les fermetures se succèdent. La question n’est plus de savoir comment aider ponctuellement les établissements en difficulté, mais quel modèle de financement la France veut donner à l’enseignement supérieur public de l’art. Une école d’art ne peut pas être reconnue comme un établissement d’enseignement supérieur national lorsqu’elle délivre ses diplômes, et traitée comme une dépense culturelle locale lorsqu’il s’agit de la financer.

Pourquoi cet article par Opale Art ?

Opale Art accompagne les artistes à tous les stades de leur parcours, et cette mission commence avant même l’entrée dans la vie professionnelle. Les écoles d’art sont le premier lieu où beaucoup d’artistes apprennent à créer, à présenter leur travail et à rencontrer le monde de l’art. Leur fragilisation concerne donc directement les artistes que nous accompagnons.

Elle nous concerne aussi parce qu’Opale Art est née dans les Hauts-de-France, une région qui a perdu l’école de Valenciennes et qui s’inquiète aujourd’hui pour celle de Dunkerque-Tourcoing. Nos guides d’autoformation aident les artistes à structurer leur carrière. Ils ne remplacent pas un enseignement supérieur artistique : ils supposent qu’il existe. Rendre compte de sa fragilité fait partie de notre mission d’information sur le secteur, rendue possible grâce au soutien de nos adhérents. C’est une situation que nous continuerons à suivre.

Pour aller plus loin.

Sur Opale Art

→ Opale Art — Femmes artistes dans l’art contemporain : état des lieux et freins identifiés en France

→ Opale Art — Revenu de base pour les artistes : données, résultats et leçons pour la France

→ Opale Art — Éducation culturelle et art contemporain à l’école : un constat alarmant

Sources et références

→ Ministère de la Culture — Rapport relatif aux écoles supérieures d’art territoriales (Pierre Oudart, octobre 2023)

→ Ministère de la Culture — Chiffres clés 2025 de la culture et de la communication

→ Ministère de la Culture — Enseignement supérieur artistique et insertion professionnelle, Chiffres clés 2024

→ Ministère de la Culture — Les artistes-auteurs en 2023 (décembre 2025)

→ Ministère de la Culture — Exonération des frais d’inscription des étudiants boursiers (juin 2025)

→ IGAC — L’insertion professionnelle des jeunes diplômés de l’enseignement supérieur Culture (juillet 2025)

→ IGAC — Rapport d’activité 2025 (mars 2026)

→ Assemblée nationale — Avis sur le projet de loi de finances pour 2026

→ Sénat — Avis sur le projet de loi de finances pour 2026, Création et transmission des savoirs (novembre 2025)

→ Sénat — Avenir des écoles d’art territoriales, question orale et réponse du gouvernement (décembre 2025)

→ Comité professionnel des galeries d’art — Baromètre 2025 des galeries d’art

→ Le Journal des Arts — Dunkerque, nationalisation d’une école d’art ? (juillet 2026)

→ franceinfo / France Culture — L’école de Dunkerque-Tourcoing menacée (avril 2026)

→ AEF info — La ville de Dunkerque sabre dans le financement de son école d’art (mai 2026)

→ Le Journal des Arts — L’école d’art de Valenciennes prépare sa fermeture (janvier 2025)

→ Le Journal des Arts — Une nouvelle étude pointe les difficultés des écoles d’art (octobre 2025)

→ L’Etudiant — Entre fermetures et coupes budgétaires, quelles écoles d’art sont en danger ? (mars 2025)

→ Le Journal des Arts — Les écoles d’art privées traversent une zone de turbulence (avril 2026)

→ La Gazette des communes — Baromètre 2026 des budgets culturels (juillet 2026)

→ Times Higher Education — Arts institutions hit hard as OfS details teaching grant cuts (juillet 2026)

→ Times Higher Education — Funding cuts undermining creative sector growth, say art schools (janvier 2026)